Cette pensée me vient à la lecture d'un Courrier International plus si récent (ben voui, il était enseveli sous deux ou trois autres publications dans mes toilettes...). C'était dans le numéro de la semaine du 13 au 19 avril 2006. Un article du Los Angeles Times me tire l'oeil et trouble ma quiétude. Son titre : Campements autogérés pour sans-abri. Il s'agit d'un reportage, dans certaines villes de l'Ouest (qui) proposent désormais aux sans-logis des terrains où ils peuvent planter leurs tentes et vivre en communauté autonome. Ben voyons !! Et encore, c'est cool, ils leur ont pas collé de miradors ni de barbelés... Je rêve. Evidemment, pour les individualités concernées, il semble préférable de crécher dans ce bidonville institutionnalisé que dans la rue, lieu de tous les dangers (institutionnalisé, mais pas subventionné, faudrait voir à pas pousser, non plus ! Oh ! Ils payent un loyer, les SDF-qui-n'en-sont-plus-vraiment-mais-un-peu-quand-même. Sauf qu'ils ont une carte d'identité avec une adresse, maintenant, Hosannah ! Trop classe. L'article ne dit pas s'ils peuvent voter, avec ça). L'avantage, aussi, c'est que ce camp est sur un terrain anciennement déversoir de vase, absolument pas susceptible d'intéresser un quelconque promoteur immobilier. Ailleurs, c'est certainement sur des terrains tout aussi peu valorisables qu'on regroupe et fixe (concentre ?) les sans-abri. C'est effectivement nettement mieux que de les voir traîner en centre ville, s'pas (et effrayer les honnêtes gens, ça va sans dire).

Bon, y a pas d'eau courante, et ils se chauffent au feu de bois. Pas de ramassage des ordures, mais des amendes pour jeté de papiers gras dans la rue. On leur jette pas des cacahouètes, mais peut-être que ça viendra ? C'est cool, c'est la réinvention de la société en situation d'expérimentation (les sociologues devraient être ravis, quel champ d'investigation ! une éprouvette grandeur nature), parce qu'évidemment, ce sont les SDF eux-mêmes qui ont rédigé leur règlement intérieur, une sorte de Charte, un Contrat social particulier et spécifique, en somme (les règles habituelles de la vie en société ne s'appliquent pas à ces gens-là, ils n'en sont plus dignes ? ils en sont exclus ?). C'est énorme. Vont-ils être rejoints par moults sans-abri, et constituer à terme une société parallèle, sécessionniste, fondée sur la décroissance (rêvons un peu) et prônant le retour à un monde non-technologique ? Voilà qui serait fendard. Bien, évidemment, j'extrapole, mais force est de reconnaître que cette mesure entérine une division des citoyens, une mise à part, dans une situation au rabais, d'une catégorie de personnes déjà affaiblies et discriminées.

Alors bon, vu les dangers de la rue (maladie, violence, saleté, répression policière...) qui guettent les sans-abri, oui, il faut répondre, dans l'urgence, à ces situations urgentes. Mais les réponses circonstanciées doivent demeurer des réponses provisoires, et ne surtout pas installer des situations en soi déplorables dans la durée. Les cabanes en toile insalubres sont-elles vraiment la réponse qu'une société aussi développée que celle de l'Ouest ricain peut apporter aux exclus du système ?

Alors, pour finir, petit message à l'intention des décideurs : l'institutionnalisation des bidonvilles n'est pas un progrès dans la prise en charge des sans-abri. Hugh.