Comment le principe moisi du “C'est mieux que rien” s'avère bien être le meilleur ennemi de l'éthique.
Par ko le mercredi 14 juin 2006, 15:38 - Ça m'éééénerve... - Lien permanent
Le “C'est mieux que rien”, mot d'ordre du soi-disant pragmatisme dans l'action publique, politique ou sociale, est en fait trop souvent le fossoyeur d'une vision globale, réfléchie, construite et conséquente des problèmes qu'on prétend traiter.
Cette pensée me vient à la lecture d'un Courrier International plus si récent (ben voui, il était enseveli sous deux ou trois autres publications dans mes toilettes...). C'était dans le numéro de la semaine du 13 au 19 avril 2006. Un article du Los Angeles Times me tire l'oeil et trouble ma quiétude. Son titre : Campements autogérés pour sans-abri
. Il s'agit d'un reportage, dans certaines villes de l'Ouest (qui) proposent désormais aux sans-logis des terrains où ils peuvent planter leurs tentes et vivre en communauté autonome
. Ben voyons !! Et encore, c'est cool, ils leur ont pas collé de miradors ni de barbelés... Je rêve. Evidemment, pour les individualités concernées, il semble préférable de crécher dans ce bidonville institutionnalisé que dans la rue, lieu de tous les dangers (institutionnalisé, mais pas subventionné, faudrait voir à pas pousser, non plus ! Oh ! Ils payent un loyer, les SDF-qui-n'en-sont-plus-vraiment-mais-un-peu-quand-même. Sauf qu'ils ont une carte d'identité avec une adresse, maintenant, Hosannah ! Trop classe. L'article ne dit pas s'ils peuvent voter, avec ça). L'avantage, aussi, c'est que ce camp est sur un terrain anciennement déversoir de vase, absolument pas susceptible d'intéresser un quelconque promoteur immobilier. Ailleurs, c'est certainement sur des terrains tout aussi peu valorisables qu'on regroupe et fixe (concentre ?) les sans-abri. C'est effectivement nettement mieux que de les voir traîner en centre ville, s'pas (et effrayer les honnêtes gens, ça va sans dire).
Bon, y a pas d'eau courante, et ils se chauffent au feu de bois. Pas de ramassage des ordures, mais des amendes pour jeté de papiers gras dans la rue. On leur jette pas des cacahouètes, mais peut-être que ça viendra ? C'est cool, c'est la réinvention de la société en situation d'expérimentation (les sociologues devraient être ravis, quel champ d'investigation ! une éprouvette grandeur nature), parce qu'évidemment, ce sont les SDF eux-mêmes qui ont rédigé leur règlement intérieur, une sorte de Charte, un Contrat social particulier et spécifique, en somme (les règles habituelles de la vie en société ne s'appliquent pas à ces gens-là, ils n'en sont plus dignes ? ils en sont exclus
?). C'est énorme. Vont-ils être rejoints par moults sans-abri, et constituer à terme une société parallèle, sécessionniste, fondée sur la décroissance (rêvons un peu) et prônant le retour à un monde non-technologique ? Voilà qui serait fendard. Bien, évidemment, j'extrapole, mais force est de reconnaître que cette mesure entérine une division des citoyens, une mise à part, dans une situation au rabais, d'une catégorie de personnes déjà affaiblies et discriminées.
Alors bon, vu les dangers de la rue (maladie, violence, saleté, répression policière...) qui guettent les sans-abri, oui, il faut répondre, dans l'urgence, à ces situations urgentes. Mais les réponses circonstanciées doivent demeurer des réponses provisoires, et ne surtout pas installer des situations en soi déplorables dans la durée. Les cabanes en toile insalubres sont-elles vraiment la réponse qu'une société aussi développée que celle de l'Ouest ricain peut apporter aux exclus du système ?
Alors, pour finir, petit message à l'intention des décideurs : l'institutionnalisation des bidonvilles n'est pas un progrès dans la prise en charge des sans-abri. Hugh.
Commentaires
...Et comment les décideurs ont-ils décidé de nommer ce bel endroit ? Bidonville, township, favella ou plus simplement ghetto ?
Il semble que parmi le gratin des visionnaires décideurs capitalistes, certains aient visionné que le futur de nos sociétés est d'avoir une portion non-négligeable de leurs (sous-)membres survivant dans des favellas dans la précarité, condition indispensable pour pouvoir disposer d'une main d'oeuvre peu qualifiée ayant la souplesse requise et pouvant servir tant de variable d'ajustement que d'appoint à la compétitivité économique, que pour les différents "petits boulots et emplois de services pour lesquels on n'envisagerait pas de rémunérer quelqu'un décemment en lui offrant protection sociale et "sécurité de l'emploi (*)", faut quand même pas pousser.
Et avoir une proportion de travailleurs pauvres survivant dans la précarité devrait bien faire sentir aux autres travailleurs à quels point ils sont privilégiés d'être tellement mieux lotis, et à quel point ils auraient intérêt à fermer leur gueule s'ils souhaitent le rester...
Avoir une partie de la population dans des favellas, c'est l'avenir du capitalisme. A court terme. A long terme, il faudra bien se rendre à l'évidence qu'une partie de la population n'est plus utile au système, hein ? Un poids mort, quoi... Faudra bien faire quelque chose, après nous avori bien expliqué à la télé que notre société ne peut pas se permettre d'entretenir des bouches à nourrir inutiles, improductives, non qualifiées et criminogènes, pour ne pas dire franchement criminelles en plus...
(*) Ha-ha-ha...
Oui, car il est des vérités que le peuple doit comprendre enfin :
Le salaire des patrons doit être très élevé Un pays riche ne peut pas accueuillir les pauvres du monde Les pauvres doivent accepter la flexibilité de leur condition Le colonialisme était une bonne chose etc... etc...
Les murs devront se dresser bientôt pour empêcher la misère d'entrer
coco : Et ils (ils, pas les Elohims, non, les détenteurs des pouvoirs/ des capitaux - financiers, culturels, sociaux, politiques, économiques...) commencent à matérialiser les murs symboliques qui nous séparent, ici aussi.
Mais je voulais aussi, avec ce billet, insister sur l'aberration que représente au fond la fameuse formule C'est mieux que rien... Comment on entérine le pabo par crainte du pire qu'on nous promet. Société de frileux, c'est dingue ! (Ça m'éneeeeeerve...)
@Ko :
"C'est mieux que l'autre", n'est-ce pas en psalmodiant cette incantation que nombre d'entre-nous iront déposer un bulletin Ségo dans l'urne aux deuxième tour d'ici un an ?
...et même au premier tour pour d'autres, prêts à tout pour ne pas voir un deuxième round de cauchemar...
"C'est mieux que rien"...
Ca me rappelle un "truc" de négociation. On commence à demander beaucoup, pour obtenir un peu. Dans le même ordre d'idée, il y a l'accoutumance à une température... Il fait en moyenne 22°, on est bien... On passe la température à 30°, on trouve qu'il fait trop chaud... alors on passe à 24°, et on est bien à nouveau... mais n'empêche qu'on a pris 2° de plus. Cette dernière métaphore, c'était un mec qui l'utilisait pour parler du CPE. On fait une "loi sur l'égalité des chances" qui contient plein de choses, dont au moins une chose très choquante, on résiste à la pression populaire sur ce point très précis très longtemps... et finalement, on revient sur ce fameux point litigieux... mais du coup, les autres points sont acceptés. On est repassé à "24° au lieu de 22"... Car finalement "c'est mieux que rien" et qu'en fait "ça aurait pu être pire". C'est beau la politique.
C'est un grand classique, ça. Comme l'entreprise Grobénèphe Europe S.A. qui annonce ses meilleurs résultats depuis 15 ans, puis 2000 licenciements secs : pleurs, hurlements, indignation, grève, occupation d'usine, voire maire du coin en tête du cortège revêtu de son écharpe tricolore.
Puis "négociations âpres" avec les syndicats qui ressortent au bout d'une semaine avec un "accord" portant sur "seulement" 1300 suppressions de postes dont des départs en pré-retraite et un plan social vasouilleux pour les autres.
Victoire !
Ben tiens...
C'est tout à fait mon point de vue sur le "mieux que rien"...
Pour le CPE, l'imposture est bien plus grande, car il faut déjà faire croire que depuis plus de 30 ans on a rien tenté... ce qui est en soi un mensonge énorme.
Pour Ségo, ben oui, c'est sans doute ce que les gens vont faire, Swami, je l'entends autour de moi, et ceux que je n'entends pas en parler, je pense qu'ils ont l'intention de voter pti Nicolas, mais je peux me tromper. C'est dingue de se sentir piégé par un système qui est censé nous représenter ! Sentir cette culpabilité de ne pas pouvoir exprimer son opinion car il y a PIRE, Le Pire. Et comme cette situation arrange les deux grand partis, ils ne prendront jamais de mesure pour faire en sorte que nous puissions élire quelqu'un qui ait l'intention de changer ce système.
zob de merde je je puis dire.Et c'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas voté au fameux second tour d'anthologie.
J'ai voté pour le Grand Escrogriffe au second tour, sans états d'âme car cela m'apparaîssait comme la seule chose à faire. J'ai ensuite regretté de l'avoir fait.
J'apprécie au plus haut point ta capacité d'assumer tête haute ton abstention du second tour, car non seulement il n'y a là nulle honte, mais je me dis bien souvent que c'est aussi ce que j'aurais du faire.