Le matin, je fais partie de ceux qui ont la chance de ne pas aller au bureau : enfin, je dis ça sans vouloir déranger personne, mais pour avoir expérimenté quelque temps la vie de bureau en entreprise du tertiaire, il est clair que pour moi, ça se rapproche grandement de l'enfer sur terre. N'allez pas croire que je me contente du chômisme pour autant, mais j'ai longtemps préféré aller gagner ma croûte comme serveuse, ou free-lance - et aujourd'hui comme profession libérale - plutôt que de m'astreindre à la régularité monotonie du salariat, qui me rend profondément neurasthénique (enfin, je démissionne avant). Bon, ce choix a évidemment des conséquences financières non négligeables, mais ma tranquillité d'esprit et ma santé ont un prix, je l'accepte.

Bref, je prends donc le temps, le matin, de siroter mon Tarry Souchong en arpentant l'internet mondial tout en jetant un oeil critique sur le quotidien local : le Parigot, donc. Après avoir torché les mots fléchés - croisés, je peux m'énerver à loisir, au choix et simultanément, sur l'incurie des journalistes, sur les turpitudes des gens de pouvoir, sur la nullitude de la vie politico-intellectuelle, du moins celle qu'on nous donne à voir, sur les saletés que se font les humains ici et ailleurs, bref, sur le monde-tel-qu'il-va (mal).

Ces jours-ci, il y a un truc qui m'a parfaitement atterrée. J'en flippe à l'avance. Un mini article, presqu'un entrefilet, annonçait gaiement (les journalistes sont fous) que la grande distribution allait très bientôt pouvoir inonder les écrans télé avec des pubs qu'on imagine à l'avance très créatives, hein. Ça va donner... Deux têtes d'empeignes de pubards en costard rayé expliquaient avec enthousiasme (ces mecs sont de vrais mystères pour moi : sont-ils seulement humains ?) qu'on devait s'attendre à un raz-de-marée de spots semblable à celui qu'on vient d'essuyer, et dont on ne se remet qu'à grand peine, concernant la mise en concurrence du douze. Ouh pitin... J'en souffre à l'avance... Ils vont encore tenter de nous pondre dans la tête, et tout humain affublé de lardons sait déjà combien ils sont efficaces : je suis profondément non-violente, mais il me vient des envies terribles d'ouverture de la boîte-à-claques quand l'un des bachous se met à gazouiller hurler à tue-tête l'un ou l'autre de ces djingeulz.

Alors, il suffirait certainement de ne pas avoir de télé, c'est sûr. Mais comment je ferai pour suivre la nouvelle sta-a-ar, dans ce cas ? Et l'apollon, pourrait-il vivre sans regarder à intervalles très réguliers 22 bonhommes courir derrière la baballe ? (même pas j'y pense). Et les films ? Et le rugby (prononcer rubi avec l'accent rocailleux du sud-ouest) ? Et certains docu ?

(Hop, transition maligne)

Un docu visionné récemment, hélas, pas en entier, m'a collé des frissons et profondément attristée. Il s'agit d'un docu retraçant la saga du coton (diffusé sur arte, évidemment), des petits paysans africains aux immenses plantations brésiliennes et en suivant le fil, jusqu'aux ouvriers esclaves chinois et filatures vosgiennes. Une des images qui m'a le plus frappée montrait des jeunes gens chinois fabricant des chaussettes dans un atelier. Quand je dis esclaves, j'exagère, bien sûr. Ils sont simplement sur-exploités, mais semblent satisfaits : insatiables, ils donnent à voir une belle énergie (peut-être ne nous montre-t-on pas ceux d'entre eux qui ne peuvent suivre ces rythmes infernaux ?). Ils font les deux-douze ; avant de dormir, ils avalent un repas commun et filent au cyber-café. Ils financent leur famille restée au village. Ils ressemblent à des robots, insensibles au bruit des machines, gestes mécaniques et experts. Je me dis, en les voyant sourire et sembler se satisfaire de leur sort, que je les plains, ces bons petits soldats du dynamisme économique chinois ; je les plains, pas parce que je les méprise, bien au contraire. Je les plains, parce qu'ils n'ont pas le temps de vivre, de réfléchir, de s'amuser. Parce qu'ils semblent être à une charnière : leurs conditions de vie sont extrêmement dures, mais leurs espoirs les projettent dans le luxe qui est le nôtre. Ils sont enthousiastes (ou font semblant de l'être), car ils pensent oeuvrer dans cette direction. Ils s'abreuvent d'images de modernité et de confort, et en supportent le dortoir au-dessus de l'atelier.

Mais ils ne savent pas que c'est un leurre. Qu'il est impossible que nous (les humains) vivions tous aussi bien que nous (mode de vie occidental). Qu'ils courrent après une chimère. Plus loin dans le docu, un ouvrier vosgien exprime clairement mon sentiment : il espère très fort qu'un jour, ces ouvriers chinois vont se rebeller, vont s'unir et réclamer des avancées sociales, que leurs salaires devront augmenter, que c'est inéluctable. Il l'espère, parce que ce n'est pas possible autrement, et parce que cela introduirait une concurrence moins inégale et sauverait peut-être son emploi, à lui.

Face à ces gens embrigadés dans une lutte économique qui les dépasse largement, et qui trouvent pour l'instant plus d'avantages à une vie industrieuse qu'à une survie difficile dans les campagnes, je le sais bien, c'est donc de la tristesse que je ressens, de l'amertume. Un tout petit peu d'espoir, aussi, qu'effectivement ces millions de chinois se regroupent et réclament de meilleures conditions de travail et de vie. Et m'est venu à l'esprit l'idée que nos bons petits soldats du capitalisme financier à nous, eux, éprouvent certainement un mélange d'admiration et de flip face à ces ouvriers chinois : leur réaction doit ressembler à peu près à ils vont tous nous bouffer ; ah ! que nos pauvres-à-nous ne sont-ils aussi dociles et industrieux.... Ils ne pensent pas à chacun de ces individus-là, dans toute sa complexité d'être humain, mais à une abstraction : la force de travail que chacun d'entre eux représente. Et ils se disent libéraux ? Ils pensent être individualiste ? Et tout ce qu'ils voient dans un ouvrier chinois, c'est la force de travail dont il est capable, poussé par la nécessité ?

On ne vit décidément pas dans le même monde.