Rappel de l'épisode précédent : on m'a mis entre les mains un petit pamphlet visant à dénoncer le complot féminin qui viserait, selon l'auteur, ici nommé le petit Eric, à émasculer les hommes, en éliminant la masculinité, et tout ce qui y renvoie, du champ des valeurs positives. Complot féminin évidemment soutenu par les homosexuels, selon notre petit penseur auteur. Evidemment. Quoiqu'on se demande dans ce cas si les homosexuels ne sont pas idiots, car émasculer l'homme reviendrait pour eux à scier la branche sur laquelle ils sont assis, si je puis me permettre cette image... imagée.

Or donc, d'après notre pamphlétaire, et l'on sera certainement d'accord avec lui sur le premier point, la tradition judéo-chrétienne repose sur cette distinction essentielle, hommes et femmes séparés dans les fonctions et les rôles. Cette distinction fonde une conception du monde (toujours d'accord), et Eric nous renvoit au classique sacré et profane, pur et impur, privé et public, {...} indigène et étranger. Bien. On suit toujours.

Ce postulat n'est pas quelque chose de neuf pour ses lecteurs, ni pour les miens, j'imagine, c'est une base de la philosohie pour tous enseignée au lycée. C'est un point de départ pour une réflexion. Sachant ce que l'on sait déjà d'Eric, on craint évidemment qu'il considère cette distinction, dont il dit lui-même qu'elle relève de la tradition judéo-chrétienne, comme une distinction naturelle (ça se discute), mais bien plus : fondamentale, et surtout éternelle, intouchable, sacrée. Car qu'il y ait des hommes et des femmes (et des transsexuels, j'y reviendrai), cela est indiscutable. Que nous, hommes et femmes occidentaux, nous représentions le monde de façon binaire, cela également est - encore - indiscutable. Que ce soit bel et bon, qu'il ne faille surtout pas toucher à cette conception, voilà qui n'est rien d'autre qu'une extrapolation idéologique, en revanche...

C'est pourtant ce qu'assène violemment Eric. La confusion moderne des genres vient délibérément subvertir cette conception du monde. En passant, je signale qu'à ma connaissance, une confusion des genres n'est pas animée d'une volonté propre et individualisée, et que j'ai tendance à me méfier fortement des analystes qui se livrent à de telles réifications (ou chosifications) des concepts. Mais bon, nous sommes dans un pamphlet, pas dans un ouvrage scientifique ou universitaire, et ce type de manoeuvre dialectique est monnaie courante dans le genre pamphlet. Soit.

Alors, cette subversion, qu'en pense-t-il donc, notre auteur ? Que les genres sont brouillés, et qu'il échoit donc à l'homme, la femme, et le trans modernes que de les redéfinir, se livrant ainsi, de concert, à une passsionnante exploration de l'identité ?

Ben non, évidemment. Pour Eric, c'est une catastrophe. Il n'y a plus d'homme, ni de femme (les trans, y connaît pas). C'est une société du désordre (c'est lui qui le dit, hein !). Et le désordre, sapucépabo, selon Eric. Il a perdu ses repères, et il ne s'en remet pas !! Quel manque de confiance en l'humain, tout de même... Ça peut être une sacrée chance, que d'interroger la distinction sur laquelle se fonde notre représentation du monde... C'est un accroissement potentiel de notre compréhension du monde, de l'être humain, de son autonomie...

En plus, faut pas qu'il s'inquiète de trop, l'ami Eric. Hé, oh, si tu m'entends, Eric : rassure-toi, pour ceux que je côtoient, les mecs sont toujours des mecs, et même chez les minots, va... Ce sont toujours les petites filles qui veulent être maîtresses et les petits garçons qui rêvent de construire des bateaux... En écrasante majorité, du moins. Heureusement qu'il y a quelques hurluberlu-e-s, de-ci, de-là, pour incarner cette transmutation des valeurs qui te fait si peur, petit Eric...

Et puis tous ces gens qui te semblent céder à une hypothétique féminisation de la société, ce sont simplement des gens sensibles ; il y en eût de tous temps, et parfois davantage (je te renvoie à l'époque de l'amour courtois des trouvères). Au lieu de voir là féminisation, il me paraît plus raisonnable d'y voir évolution des moeurs. Et là, c'est vers un grand homme que je te renvoie : son blaze, c'est Norbert Elias, et un de ses bouquins fondamental c'est La civilisation des moeurs. Tu y apprendrais des choses intéressantes concernant l'évolution des pratiques corporelles, de l'expression des sentiments et des valeurs dominantes au cours des siècles.

Ça me rend presque triste, cette tournure d'esprit dont fait preuve notre pamphlétaire : face à une évolution sociétale, il manifeste incompréhension, refus, rejet, et trouille, enfin. Nous passons - très schématiquement parlant - d'une société fondée sur une représentation binaire du monde, à une société éclatée ? Puisqu'elle est éclatée, elle se recompose, et manifestement, elle semble se recomposer en une société fondée sur des représentations multiples, en interrelation complexes : une société polycentrée. Et oui, avant (enfin, ça continue, en partie, ici et ailleurs) : l'un domine l'une. Demain, peut-être : les uns côtoient les autres.

Alors vraiment, mon verdict : lorsqu'on refuse une évolution (ah, mais c'est qu'elle le fait déchoir de son statut de dominant, aussi !), lorsqu'on y voit un danger et un recul, et bien, on se range dans une catégorie connue, on s'attire une étiquette : celle de réactionnaire, tout simplement ---> Le fondement de toute pensée réactionnaire est le rejet du présent perçu comme "décadent" et la volonté de retourner vers un passé idéalisé. Wikipédia

(Et ne venez pas m'invoquer un hypothétique Point Godwin, j'emploie réac au sens strict du terme...)